Ma manière de vivre un confinement qui dure

Témoignage d’une clarisse du Chant d’oiseau 

Le témoignage de cette Clarisse dialogue avec Etty Hillesum, bel exemple de confiance en un surcroît de Vie : elle a vécu et relevé ce défi, au milieu de la tourmente de l’oppression nazie. L’émerveillement est à l’origine de tout. Entrer en émerveillement envers et contre tout, c’est de notre seule responsabilité. L’émerveillement nous ouvre aux autres et à la vie. « Quelque chose de spacieux se révèle en nous ». (Photo : un artiste de rue dessinant, à Assise, un portrait de sainte Claire)

On pourrait dire que nous, clarisses, vivons déjà une sorte de confinement, par choix et non par obligation. Nous évitons les sorties inutiles pour consacrer la plus grande partie de la journée à « la quête du visage de Dieu et la communion à tout l’univers et à tous les êtres vivants ».

Nous avons choisi d’être à l’écart du monde, de son stress, de ses contraintes et de ses séductions. Un écart qui n’est pas fuite du monde mais bien au contraire une manière de « rejoindre intensément tout ce qui est profondément Humain » : la communion par la simplicité de vie, le travail et la prière, à ses joies, à ses peines, à ses espérances. Notre écart se veut donc fertile… comme un petit îlot de simplicité et de paix au cœur du monde, qui tente de préserver ce que l’Humain a de plus beau.

Un écart qui dit que la vie est belle, mais qu’il y a aussi « quelque chose de plus grand que la vie » : un quelque chose qui nous dépasse et pour lequel nous accepterions de tout risquer… Nous professons cela ! Le vivons-nous ?

Pour moi, Etty Hillesum est un bel exemple de cette confiance en un surcroît de Vie : elle a vécu et relevé ce défi, au milieu de la tourmente de l’oppression nazie :

« En disant : « J’ai réglé mes comptes avec la vie », je veux dire : l’éventualité de la mort est intégrée à ma vie : regarder la mort en face et l’accepter comme partie intégrante de la vie, c’est élargir la vie. A l’inverse, sacrifier dès maintenant à la mort un morceau de cette vie, par peur de la mort et refus de l’accepter, c’est le meilleur moyen de ne garder qu’un pauvre petit bout de vie mutilée, méritant à peine le nom de vie. Cela semble un paradoxe : en excluant la mort de sa vie on se prive d’une vie complète, et en l’y accueillant on élargit et on enrichit sa vie ». 

Ce qui a pourtant changé dans ma vie ces derniers mois :

C’est une certaine tension, comme un état d’urgence, un défi qui me provoque à creuser davantage… La mort est là à notre porte, beaucoup sont touchés, nous n’allons peut-être pas être épargnées. Qu’ai-je fait de mon intuition première ?

Beaucoup de personnes, particulièrement les soignants sont en première ligne… Ils se dévouent corps et âme et se réjouissent quand un malade semble s’en sortir ; ils risquent leur santé, la sécurité de leur famille, leur vie peut-être… Quelle interpellation pour nous qui sommes appelées à tout donner dans l’amour fraternel, le souci de l’autre, l’espérance neuve chaque jour !

  • Ce qui m’aide au quotidien c’est en tout premier lieu ma communauté :

Comme d’habitude, nous échangeons beaucoup entre sœurs, en parlant de l’actualité, sans doute pour exorciser nos peurs, car comme tout le monde nous avons des coups de découragement. Nous cultivons un regard lucide mais aussi positif et plein d’espérance, et aussi l’humour, le rire, la taquinerie devant notre obsession du Covid 19… Une ou deux fois par semaine nous avons un partage plus profond autour d’un texte d’Evangile ou de François d’Assise. Ces échanges stimulent notre positivité, notre attention aux autres, et par-dessus tout la confiance que tout ceci a du sens. Cela me fait le plus grand bien et je bénis mes sœurs pour ce compagnonnage si tendre et intense. A ma charge de l’intégrer !

  • Ce qui m’aide beaucoup, en complément de ces échanges, c’est la méditation :

Les longs moments de silence « baignés dans la Présence intime de Dieu » m’aident à intégrer la peur, l’inconfort, l’inquiétude : quand tout cela est regardé en face, sous son regard de tendresse, quand ces sentiments ne sont pas refoulés, ils deviennent supportables et parfois, « miracle », ils s’évaporent sous mon propre regard ; non qu’ils n’existent plus mais ils sont comme « apprivoisés », intégrés avec tout le reste, car la Vie ne se résume pas à l’épreuve. Tant de choses me remplissent de gratitude. Etty, encore une fois l’exprime bien :

« Le sentiment de la vie est si fort en moi, si grand, si serein, si plein de gratitude, que je ne chercherai pas un instant à l’exprimer d’un seul mot. J’ai en moi un bonheur si complet et si parfait, mon Dieu. Ce qui l’exprime encore le mieux, ce sont ces mots : « se recueillir en soi-même ». C’est peut-être l’expression la plus parfaite de mon sentiment de la vie : je me recueille en moi-même. Et ce « moi-même », cette couche la plus profonde et la plus riche en moi où je me recueille, je l’appelle « Dieu ».

  • Ce qui m’aide encore c’est de cultiver, au milieu de l’épreuve, un regard positif :

Et là encore Etty est « mon maître » :

« Mes roses rouges et jaunes se sont toutes ouvertes. Pendant que j’étais là-bas, en enfer, elles ont continué à fleurir doucement. Beaucoup me disent : comment peux-tu encore songer à des fleurs ? … je suis rentrée chez moi avec un grand bouquet de roses. Et elles sont là, pas moins réelles que toute la détresse dont je suis témoin en une journée. Il y a place dans ma vie pour beaucoup de choses. Et j’ai tant de place, mon Dieu. »

L’émerveillement est à l’origine de tout. Entrer en émerveillement envers et contre tout, c’est notre seule responsabilité. L’émerveillement nous ouvre aux autres et à la vie. « Quelque chose de spacieux se révèle en nous ». Derrière tous les bruits du monde se détachant sur lui, il y a le Silence, le grand Silence plein et matriciel qui nous nourrit comme un enfant est nourri par sa mère.

Nous baignons dans une Présence dont la plupart du temps nous ne savons rien parce que nous sommes accaparés par tant de choses ; et nous pactisons avec « ça qui nous occupe ». Mais la vie n’est pas une occupation. Il ne s’agit pas seulement de vivre ou de vivoter, mais d’être des « Vivants de la Vraie Vie ». Cette « Présence » est d’une immense douceur en même temps que d’un respect absolu. Elle ne s’impose pas, elle se propose toujours. Jésus l’appelait son « Abba »… Du nom qu’un tout petit donne à son père.

Emerveillement d’une « Présence d’absence », envers et contre tout. Il faut donc accueillir la brisure, passer par l’épreuve, afin de consentir dès maintenant, aujourd’hui même, à la mort comme une « Vivante Vie », la résurrection, ainsi que l’écrit François Cheng ⃰⃰ ⃰ :

Consens à la brisure – C’est là que germera

Ton trop-plein de crève-cœur – Que passera un jour

À ton insu – la brise

Note :

⃰  Les extraits d’Etty Hillesum sont pris dans « Une Vie Bouleversée » p. 146 et 188

⃰ ⃰ Le poème de François Cheng est tiré du « Vide Médian » p. 169

Une réflexion sur “Ma manière de vivre un confinement qui dure

  1. bernard&martine cuvelier gezels

    Merci, voici quelques lignes du livre d’Etty , cela rejoint un peu le témoignage de cette clarisse., et de nous éclairer sur son confinement .
    Etty Hillesum, Et tout d’abord, il importe d’entretenir la flamme de Dieu en nous, comme elle le dit avec une merveilleuse simplicité au milieu des plus vives inquiétudes concernant l’avenir :

    « Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire : ce n’est pas toi qui peut nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous nous aidons nous-mêmes. C’est tout ce que nous pouvons sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous aussi contribuer à te mettre dans les cœurs martyrisés des autres. »

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