Le plaisir est « simplement divin »

Stéphane Audran dans « Le Festin de Babette », un film de Gabriel Axel (1987). « Le Festin de Babette » se déroule dans une communauté protestante danoise ultra puritaine du XIXe siècle, conviée à un somptueux banquet préparé par une cuisinière française qui a gagné à la loterie. (Capture d’écran du journal Dimanche)

Le plaisir n’est ni catholique, ni chrétien, ni autre chose, il est simplement divin.” C’est le pape lui-même qui le dit dans un livre d’entretiens publié ce 9 septembre dernier en Italie. Il y prend en exemple tant le plaisir sexuel que culinaire ! Guy Savoy, chef trois étoiles à Paris, a apprécié cette “ode à la vie”. Et François d’expliciter : “Le plaisir de manger sert à vous maintenir en bonne santé en mangeant, tout comme le plaisir sexuel est fait pour rendre plus beau l’amour et garantir la perpétuation de l’espèce.”

Sur sa lancée, le pape fustige la bigoterie qui a parfois fait la loi au sein de l’Eglise. Trop souvent, en effet, la religion a été réduite à la piété et à son excès, la bigoterie. Or, la religion, c’est l’exultation de la vie, et le plaisir en fait partie.

La grâce suprême de l’acte

Vivre sans plaisir, écrit le médecin psychiatre Christophe André, ce serait ne pas vivre, puisque le plaisir est associé – la nature est bien faite – à la satisfaction de nos besoins physiologiques : il est la récompense aux efforts que nous avons à déployer pour manger, boire, faire l’amour…” Saint Thomas d’Aquin disait déjà, au XIIIe siècle : « Le plaisir est la grâce suprême de l’acte, son accomplissement, sa santé parfaite. L’acte resterait imparfait s’il lui manquait cette suprême délectation.”

“Tout plaisir est un bien”, disait Epicure. Le pape est plus nuancé : “L’Eglise a condamné le plaisir inhumain, brut, vulgaire, mais elle a en revanche toujours accepté le plaisir humain, sobre, moral.” En effet, le plaisir est un bon serviteur, mais un mauvais maître. Recherché pour lui-même, il peut devenir un tyran. Pensons aux addictions. Comme toute réalité humaine, le plaisir est donc ambigu. Il est bon quand il accompagne un acte bon, et mauvais quand il justifie ou colore un acte mauvais.

Jean-Paul II a pu résumer ainsi la doctrine sexuelle de l’Eglise : “Goûter au plaisir sexuel sans traiter pour autant la personne comme objet de jouissance.” Selon lui, le plaisir n’est pas un but, c’est un fruit. Le but de l’union physique, c’est le maximum de communion, pas le maximum de plaisir. Dans l’acte sexuel, en effet, le plaisir peut aussi desservir en renvoyant chacun à sa propre jouissance, et donc à sa propre solitude. Et ici, le monde virtuel rend un très mauvais service. En effet, les sites pornos sont centrés sur la performance et non sur la communion qui, elle, est de l’ordre de l’invisible. Ils défigurent le sens profond de cet acte qui a quelque chose de sacré si du moins on le vit dans la confiance, le respect, l’écoute de l’autre.

Plaisir et bonheur

Une certaine spiritualité chrétienne a pu avoir peur du plaisir. Pas seulement elle, d’ailleurs. Un certain rationalisme aussi. Pourquoi ? Précisément, parce qu’il peut faire perdre la raison. Le plaisir, en effet, est toujours un lâcher-prise. La raison n’y a pas le dernier mot. Mais il ne la supprime pas pour autant. Elle précède l’acte et donne sens au plaisir qui, en soi, est simplement physiologique.

Refuser le plaisir constitue donc une “mauvaise interprétation du message chrétien”. Cette conception a trop souvent mené au dolorisme, cette valorisation de la souffrance qui a fait tant de dégâts et défiguré la spiritualité chrétienne. En contrepoint, Le Festin de Babette, est un des films-culte du pape François.

Il ne faut cependant pas confondre plaisir et bonheur. Le bonheur est la tonalité d’une vie, le plaisir en est un élément, pas toujours indispensable. Il faut pouvoir y renoncer quand il nous empêche d’atteindre un bien plus grand. Celui qui se jette à l’eau au secours d’une personne ne le fait pas par plaisir. Ainsi ce Palestinien qui trouva la mort en sauvant un enfant juif de la noyade dans le lac de Galilée, en 2020. Le bien et le plaisir ne coïncident pas toujours. Il faut parfois choisir.

Charles DELHEZ s.j. dans le journal Dimanche du 4 octobre 2020 – CHRONIQUE

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