Carême et climat font bon ménage

Pouvons-nous mettre notre cœur dans autre chose que la possession et la consommation incessantes ? Une opinion de Jean-François Nandrin, directeur d’école secondaire. S’exprime à titre personnel.

Publié ce dans la libre.be

Le carême commence bientôt, avec ses jeûnes, ses efforts de prière et de partage… Deux réflexions viennent à l’esprit.

D’abord, que d’efforts consentis pour une jolie silhouette au printemps… mais jeûner serait has-been ! ? Mon Dieu (c’est le cas de le dire), il y a beaucoup de monastères, cisterciens ou athonites, où les moines seraient bien éprouvés de suivre les efforts de midinettes en quête d’un centimètre « là » ! « Là où est notre trésor, là aussi est votre cœur. (1)  » Voilà un constat !

Et puis le climat : les efforts qu’on nous dit utiles visent tous la surconsommation démente dans laquelle nous (nous) sommes précipités. Cependant, il ne s’agit plus seulement « de faire des efforts » (plus local, moins d’eau, éteindre son GSM, etc.) mais de changer de regard, de perception sur le monde, la vie, et leur sens. Il s’agit d’accepter que l’on puisse vivre (et bien vivre) sans se soumettre sans cesse au besoin de satiété (latin satis, assez, d’où aussi satisfaction, saturation, etc.).

Pouvons-nous ne pas être « remplis » sans cesse ? Remplis de nourriture, de boisson, de bruit, d’objets, de communications, de sexualité… ? Pouvons-nous mettre notre cœur dans autre chose que la possession et la consommation incessantes ? Sachant combien le bébé se vit comme un Absolu unique à qui tout est dû de manière immédiate, pour être « rempli » (de nourriture, mais aussi de toutes les satisfactions qu’il peut attendre) dans une jouissance totalement saturante, il s’agit peut-être simplement de devenir adulte ?

Je lis sur le mur Facebook d’une amie : « Les objets sont faits pour être utilisés, les humains sont faits pour être aimés, mais nous aimons les objets et nous nous servons des humains. » Est-ce que tout le drame n’est pas exprimé là ? Il faut aimer ou l’un, ou l’autre – avec des conséquences opposées. « Nul ne peut servir deux maîtres. Ou il haïra l’un, et aimera l’autre ; ou il s’attachera à l’un, et méprisera l’autre (2). »

Les Églises d’Orient commencent le carême par la parabole du pharisien (le beau-fils idéal, jeûne, prie et partage plus que la Loi ne le demande) et du publicain (le corrompu). Or le premier n’est pas reçu par Dieu. Ce ne sont pas les efforts comme tels qui comptent (d’autant qu’il ne fait que s’admirer lui-même) mais un changement de regard : de celui du « premier de classe » à celui du « cancre du fond » (le publicain se tient d’ailleurs au fond du Temple), qui accepte cependant de changer son regard (dans ce cas, demander le salut non à ses propres qualités – à l’homme, c’est impossible, mais à l’Autre – mais à Dieu tout est possible (3)). Il reconnaît son besoin pour le soumettre au regard de l’autre et vivre avec à la fois ce besoin accepté mais pas encore comblé, et l’autre.

Le pharisien a certes de bonnes intentions (l’enfer en est pavé, on le sait) mais ne présente qu’une check-list de bons points. Or ce n’est pas la contrainte qui va changer la donne – plus d’écotaxes, plus de casse-vitesse censés réguler la vitesse mais encore plus polluants parce qu’ils demandent autant de quasi-redémarrages, plus de couleurs de poubelles, etc.

Pouvons-nous changer notre « perception du monde et de la vie« , depuis le regard possesseur et capteur (4) en quête de saturation de notre vide intérieur, vers le regard sensible, acceptant la non-satiété systématique ? Et dès lors « laissant de la place » pour devenir adulte ? La phrase attribuée à Malraux selon laquelle le XXIe siècle serait spirituel ou ne serait pas, peut s’entendre aussi dans le sens que sans retrouver du sens pour remplir notre cœur, nous continuerons à nous goinfrer de possession et de consommation. Mais dans ce cas, nous risquons de ne plus tous être là pour voir la suite de l’Histoire.

(1) : Luc 12.34.

(2) : Mathieu 6.24.

(3) : Mathieu 19.26.

(4) : « J’ai rencontré cet homme. Il a perdu la tête. Il m’a salie, il m’a souillée » Lalibre.be 31 janvier 2019

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